Internet, culture et idéologie : Internet véhicule t-il l’idéologie américaine ?

L’arrivée d’une technologie a toujours suscité des controverses. D’une part, on constate des discours apologétiques sur la technologie en question et d’autre part, des discours apocalyptiques. Internet n’a pas ou ne continue pas d’échapper à ces controverses. Au cœur des débats sur Internet, nombreuses sont les questions qui se posent. Une cependant retient mon attention. C’est celle qui consiste à savoir si du fait de son origine américaine, Internet ne véhicule t-il pas la façon de penser et de faire des américains ? Derrière cette question, c’est l’autonomie de l’usager d’Internet qui est interrogée.

   Déjà en 1979, le sociologue américain Fergusson[1] dressait le tableau des rapports entre « les caractéristiques de la technologie américaine et le grand rêve central de la démocratie ». Selon lui, les États-Unis posent l’équation suivante : « capitalisme = démocratie ; et démocratie = technique accessible à tous. » Ainsi dans l’optique américaine, la technique est porteuse d’une valeur très précise et incarne une valeur idéologique : la démocratie. Une valeur nationale : l’américanité ou « American-ness », pour reprendre l’expression de Ferguson. Serge Proulx nous renseigne mieux sur le concept d’« américanité ». Il le rapproche de celui d’italianité développé par Roland Barthes dans Rhétorique de la communication[2].Ensuite, il propose la définition suivante d’« américanité ». C’est un : « système de connotation recouvrant un style, des manières de faire, le choix de rythmes dans les productions, etc. que l’on attribue, à tort ou à raison, aux habitants des États-Unis d’Amérique.[3]» Proulx en effet, reconnait la possibilité que les technologies comportent des traits des univers socioculturels américains du fait qu’elles aient pour la plupart été conçues aux États-Unis d’Amérique. Il emprunte à ce sujet à Yves Toussaint, le concept de la métaphore du cheval de Troie technologique[4] pour mettre en évidence« le fait qu’avec l’adoption d’un dispositif comme Internet par exemple, on importe du coup, des manières de pratiquer la communication et de produire des connaissances ; on s’identifie à des valeurs et à des façons de se coordonner qui circulent dans le « cyberespace » et qui sont ancrées dans la langue d’usage et le design des portails, des interfaces et des logiciels.[5]» Pour Proulx, les usages ou manières de faire découlent de la configuration technique et linguistique du dispositif. Il affirme ceci : « Les usages s’articulent en effet aux manières de faire suggérées à travers la langue d’usage et le design des sites, des interfaces, des logiciels et des configurations techniques des systèmes. Le réseau se transforme de manière dynamique et constante mais il reste que la configuration technique et linguistique du dispositif constitue en quelque sorte une « programmation » des possibilités d’usage.[6]» Néanmoins, Proulx soutient la thèse selon laquelle l’américanité et les possibilités d’usage telles qu’ancrées dans la conception des dispositifs numériques connait une évanescence au fur et à mesure de la « banalisation de l’usage ».

   Jean-Guy Rens va dans le même sens que Serge Proulx mais sans convoquer la notion d’usage. Il reconnait la forte présence de l’américanité dans tout ce qui touche à l’informatique. Il part du constat qu’il existe aujourd’hui un véritable phénomène de numérisation et cela s’impose à tous les domaines qu’on le veuille ou non. C’est à juste titre qu’il convoque Dominique Wolton en ces termes : « Le marché des nouvelles technologies ressemble à un gigantesque jeu de poker-menteur. Tout le monde doit suivre sous peine d’être distancé, sans savoir où il va, mais en donnant fermement l’impression inverse[7]». Il ajoute également qu’: « Au départ des techniques de l’information, il y a un impératif catégorique ou, si on préfère, une absence de choix. Une entreprise de presse, par exemple, qui refuserait de s’informatiser serait vite acculée à la faillite. Même chose dans le domaine de la voix : un opérateur de télécommunications qui aurait raté le train de la numérisation ne serait sans doute plus en activité. Et demain, ce sera le tour des chaînes de télévision.[8]» Cela est un constat indéniable. Tout s’informatise et se numérise et celui qui veut rester en marge de la numérisation, se sentirait obligé de se voir dépassé. Mais en même temps, « Aujourd’hui, nous dit Rens, l’informatique est américaine. Même quand on utilise un ordinateur européen ou japonais, son intelligence s’appelle Windows, Mac OS ou Unix. Si on veut naviguer sur l’autoroute de l’information, on a le choix entre Netscape et Microsoft. Toute une floraison d’outils et d’applications naît sans cesse dans la galaxie Internet qui ont pour noms Java, Comcast, et Web TV.[9]» Ce constat selon Rens conduit au paradoxe suivant : « si une société adopte les techniques de l’information tout en voulant protéger ses valeurs traditionnelles, elle jugule son innovation et se condamne à utiliser indéfiniment des outils importés. Si une société veut au contraire stimuler son innovation, elle doit importer les valeurs de globalisation et d’entrepreneurship qui ont si bien réussi aux États-Unis avec la langue qui sert à les véhiculer – l’anglais. Dans un cas comme dans l’autre, la technique utilisée participera au même modèle culturel ; seulement dans un cas, elle sera importée, dans l’autre, elle sera produite sur place.[10]» Partant de ce paradoxe, le poids culturel et économique des Etats-Unis se fait visible dans les technologies de l’information car, « les autres pays n’ont pas le choix de ne pas adopter ces techniques et doivent accepter l’injection de fortes doses d’américanité.[11]» Cependant comme le dit Rens, « l’américanité des techniques de l’information et d’Internet en particulier n’épuise pas la nature de la technique.[12]» Et je pense, qu’il existe une part d’autonomie aux usagers d’Internet. Ce pourquoi, j’achève mes propos en convoquant Jean-François Fogel et Bruno Patino qui disent ceci : « Internet n’évolue pas selon le plan secret de quelques éditeurs ou producteurs de technologie qui fixent son devenir. Sa transformation brutale résulte des nouveaux usages de millions de personnes que la généralisation de la connexion téléphonique 3G affranchit de toute obligation, y compris celle de se trouver face à un ordinateur sédentaire. Dans cette affaire, le changement dépend moins de l’apparition des technologies que de l’activité des internautes. Et cette activité installe un usage social frénétique des nouvelles offres numériques.[13]»

 

[1] FERGUSON, Eugène E. «The American-ness of American Technology », Technology and Culture, 20, janvier 1979, p. 3-24.

[2] BARTHES, Roland, « Rhétorique de l’image », Communications, 4, 1964, p. 40-51.

[3] PROULX, Serge, « Cyberculture, identité québécoise et globalisation culturelle », Colloque Transmission de la culture, petites sociétés et mondialisation, Chaire Fernand-Dumont & Réseau canadien de recherche culturelle,Congrès des sciences sociales et humaines du Canada, Université Laval, Québec, 2001.

[4] Métaphore utilisée par Yves Toussaint (1992) pour décrire l’intrusion au moyen des nouveaux médias, de la sphère publique dans l’univers privé.

[5] PROULX, Serge, « L’identité québécoise à l’ère des réseaux numériques : entre cyberespace et mondialisation », Colloque Bogues 2001: globalisme et pluralisme, Montréal, 24-27 avril 2002.

[6] PROULX, Serge, « L’identité québécoise à l’ère des réseaux numériques : entre cyberespace et mondialisation », Colloque Bogues 2001: globalisme et pluralisme, Montréal, 24-27 avril 2002

[7] WOLTON, Dominique, Penser la communication,Flammarion,Paris,1997, p.266

[8] RENS, Jean-Guy, L’idéologie Internet. Les techniques de l’information ont-elles une fonction idéologique et culturelle ?, http://www.erudit.org/livre/cefan/1999-1/000545co.pdf, consulté le 31/05/14

[9] Ibidem

[10] Ibidem

[11] Ibidem

[12] Ibidem

[13] FOGEL, Jean-François; PATINO, Bruno, La condition numérique, Grasset, Paris, 2013, p.15
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Internet, culture et idéologie : Internet véhicule t-il l’idéologie américaine ? de Emmanuel Dabo est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.

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Publié le mai 31, 2014, dans réflexions, et tagué . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Bonjour,
    Comme vous je pense qu’il existe une part d’autonomie aux usages d’Internet, en revanche je suis sceptique quant au contenu de la citation que vous livrez en conclusion. Je ne pense pas que l’on puisse affirmer que la connexion téléphonique 3G affranchit de toute obligation…
    Bien cordialement

    • Salut,
      Évidemment, elle n’affranchit pas de toute obligation. Je suis d’avis avec vous. Mais l’idée que j’ai tenté d’exprimer est que sa venue suscite de nouveaux usages qui accroissent l’autonomie des internautes. Par exemple, plus besoin d’être forcement face à un ordinateur. Il y a les smartphones, tablettes et autres à partir desquelles, les usagers font usage de certaines applications qui répondent à des besoins spécifiques, à des particularités locales.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous prie de toujours partager vos points de vue qui ma foi, enrichissent la connaissance du sujet.

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