Le rôle d’Internet dans l’émergence d’une opinion publique en Chine

Dans la revue Hermès 2012 intitulée « Médias et opinion publique », un article m’a semblé intéressant dans le cadre d’une de mes réflexions sur les usages d’Internet et de son appropriation dans la vie sociopolitique. Cet article a pour titre : «  Le rôle d’Internet dans l’émergence d’une opinion publique en Chine ». Il est de Aïli Feng, une chinoise diplômée en communication de la Chinese University of Communication à Beïjing. A la parution de cet article, elle était en instance de thèse en information – communication sur la régulation politique de l’internet en Chine à l’université de Lorraine. L’objet de son article est de montrer comment Internet a libéré la soif de parole des chinois et en quoi Internet permet aux chinois de se prononcer sur des sujets d’intérêt public. Son argumentation se subdivise en sept parties : Introduction – Une propagande qui formate l’opinion publique – L’Internet : lieu d’expression d’avis protestataires – L’alliance des sites d’affaires et d’un désir de parole – Des « événements » de plus en plus critiques sur l’Internet chinois – Les astuces rhétoriques des internautes chinois – Conclusion. 

D’emblée dans l’introduction, l’auteur présente le contexte dans lequel Internet a fait son apparition en Chine. Elle nous informe que classiquement les médias chinois sont au service de la propagande du parti communiste chinois et qu’Internet a été adopté pour répondre aux besoins de développement du commerce et aux besoins pratiques du peuple chinois. Aussi, du fait que la constitution chinoise considèrent les rassemblements dans les lieux publics comme « illégaux », Internet en Chine est assimilé à un espace public puisque par le biais des forums de discussion, les populations chinoises partagent en réseau leurs opinions sur des questions sociopolitiques. Néanmoins, le gouvernement tente toujours de contrôler ce qui se dit sur Internet. On assiste dès lors au jeu du chat et de la souris entre gouvernement et internautes chinois. Autrement dit, « d’un côté, on a une attitude offensive, répressive, de l’autre, défensive et de contournement pour résister à cette volonté de contrôle« . Les sites d’affaire et de commerce ayant compris la psychologie des internautes, utilisent leur désir de parole pour stimuler le trafic. Ils proposent en effet des forums de discussion aux internautes. Les blogs ont été intégrés dans les sites de commerce. Ce qui conduit davantage les internautes à visiter ces sites et favorise l’expression d’opinion publique. Toutefois, ces opinions ne concernent pas la vie politique. Elles se limitent à la recherche d’informations sur des personnalités ou des groupes sociaux. Néanmoins, ces sites sont soumis à la surveillance du pouvoir chinois. En effet, c’est depuis 2007 que les internautes ont commencé à traiter de problèmes sociaux. Certains événements comme celui du tigre de Hua Nan et de « La famille entêtement » en 2007, le tremblement de terre dans la province du Si Chuan en 2008, le décès du chef du village de Zhen Zaiqiao en décembre 2010 et bien d’autres encore, ont davantage soulevé la critique sur Internet. Ce sont principalement des événements puisés dans le quotidien des chinois qui tendent à violer les droits des individus. Les populations par le biais d’Internet réveillent ces problèmes que le pouvoir endort et apportent la contradiction par des témoignages, des photos et vidéos à ce qui se dit dans les médias traditionnels. Cette façon de faire a développé en Chine le journalisme civique ou citoyen. Des individus n’ayant pas le statut de journaliste recueillent des informations et les portent aux journalistes et à l’ensemble des internautes. Ce mouvement transforme progressivement les habitudes des médias traditionnels qui sont obligés de revoir leurs contenus et de traiter avec plus d’objectivités les faits sociaux. Voyant que les populations se prononcent davantage sur les questions d’ordre politique, les autorités chinoises tentent de renforcer la surveillance et le contrôle sur Internet. Pour ce faire, il est demandé aux utilisateurs de cybercafés de présenter une pièce d’identité, d’enregistrer leur nom, adresse, numéro de carte, dates et heures d’accès à Internet. Egalement, des logiciels sont utilisés par les sites pour filtrer les mots sensibles. Face à ces différentes mesures, les internautes emploient des voies de contournement. Ils utilisent comme échappatoires les métaphores et les mots clés non interdits. Selon Aïli Feng, les chinois en âge adulte sont toujours marqués par les actes d’un pouvoir politique répressif. Ce pourquoi, ils n’osent pas parler de sujets « sensibles ». A l’inverse, les jeunes qui n’ont pas connu les tristes pages de l’histoire chinoise sont plus audacieux et critiques. Aïli Feng poursuit par conclure que même si l’on peut parler d’émergence d’une opinion publique en Chine grâce à Internet, parler d’une société civile démocratique en Chine serait utopique. Les mobilisations d’action collective que soulève Internet n’ont pas encore un caractère sociétal.

La lecture de cet article est venu selon moi, comme une confirmation des propos de Jean-François Fogel et Bruno Patino: « Internet n’évolue pas selon le plan secret de quelques éditeurs ou producteurs de technologie qui fixent son devenir[1]« . Aïli Feng inconsciemment confirme cette affirmation en montrant comment à partir des sites commerciaux, on en vient à discuter de sujets d’intérêt public. Internet est donc un média puissant et insaisissable dont les usages évoluent sans cesse. Toutefois, certaines questions demeurent :

–          Est-il réellement possible d’arriver à une régulation des contenus d’Internet?

–          La surveillance des cybercafés ne viole t’elle pas les libertés individuelles ?

–          En Côte d’Ivoire, une mesure semblable relativement à l’identification des cybercafés ainsi que de leurs utilisateurs a été adoptée sous le prétexte de lutter contre la cybercriminalité, cela ne s’apparente t’il pas à de la violation des libertés individuelles et à de la surveillance de l’Internet tout comme cela se fait en Chine ?

–          Enfin, comment Internet peut aider les pays d’Afrique dans la quête de démocratie ?


[1] Jean-François Fogel, Bruno Patino, La condition numérique, Editions Grasset, Paris, 2013, p. 15.

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Publié le février 8, 2014, dans réflexions. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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